Il est temps d’actualiser notre conception de la fabrication
Jayson Myers
On sait depuis longtemps que pour améliorer quelque chose, il faut d’abord le mesurer. Des mesures précises en temps réel sont au cœur d’une bonne planification commerciale, d’un contrôle opérationnel efficace et d’une amélioration continue pour tout fabricant.
Aujourd’hui, les technologies de pointe permettent aux fabricants de collecter, d’analyser et d’exploiter les données relatives aux produits, aux processus, aux systèmes commerciaux et logistiques plus rapidement, plus facilement et en plus grand volume que jamais auparavant. Les données sont devenues la ressource essentielle qui anime la fabrication de pointe auXXIe siècle. C’est la capacité à collecter, communiquer et analyser les données, puis à les transformer en nouvelles solutions – et en nouvelles sources de revenus pour l’entreprise – qui permet des améliorations révolutionnaires en matière de productivité, d’efficacité des processus et de valeur pour le client, tant pour les entreprises manufacturières que tout au long des chaînes de valeur. C’est ce qui stimule l’innovation. En fin de compte, c’est ce qui définit la capacité des fabricants à se démarquer de leurs concurrents, à nouer des partenariats et à se développer.
Les technologies numériques et l’innovation fondée sur les données révolutionnent le secteur de l’industrie manufacturière. Les entreprises mesurent désormais leur productivité et leurs performances globales d’une manière différente. Cependant, lorsqu’il s’agit d’évaluer les performances du secteur manufacturier dans son ensemble, que ce soit au Canada ou ailleurs, les données fournies par les organismes statistiques publics sont cruellement dépassées.
Nos statistiques économiques sont davantage adaptées aux structures d’entreprise des années 1970 qu’aux réalités actuelles. Pourquoi devrions-nous nous en soucier ? Parce qu’une vision déformée du secteur manufacturier peut induire en erreur les entreprises qui tentent de se comparer aux données à l’échelle de l’industrie. Cela peut également conduire à des décisions politiques erronées de la part des gouvernements, susceptibles de minimiser l’importance du secteur manufacturier, car les statistiques qu’ils utilisent ne leur donnent pas une vue d’ensemble complète.
On m’a récemment demandé de fournir des données de référence résumant les performances du secteur manufacturier canadien au cours des 20 dernières années. Lorsque j’ai examiné les données disponibles auprès de Statistique Canada, j’ai trouvé plus de questions que de réponses. Voici quelques exemples illustrant comment nos statistiques économiques brossent un tableau inexact – et généralement très négatif – du secteur manufacturier au Canada.
Tout d’abord, il y a la définition même du secteur manufacturier. Pour être considéré comme un fabricant, il ne suffit pas de produire quelque chose de tangible. La principale source de valeur (généralement mesurée en termes d’activité des salariés) doit être liée à la production de biens. Cela semble raisonnable.
Mais aujourd’hui, de moins en moins de personnes travaillent effectivement à la production. De plus en plus d’entreprises génèrent de la valeur grâce aux services qu’elles fournissent à leurs clients – ingénierie, technologie, logistique, pour n’en citer que quelques-uns. Une définition axée sur la production devient encore plus compliquée lorsque les entreprises ont la flexibilité de produire une variété de biens et de services destinés à différents types de clients. Il devient de plus en plus difficile de classer une entreprise dans la catégorie des fabricants lorsque celles-ci définissent elles-mêmes leur activité en termes de production, d’innovation et de service client. Nos statistiques devraient refléter l’ensemble des activités dans lesquelles une entreprise est impliquée, plutôt que d’essayer de les faire rentrer dans des domaines d’activité étroitement définis. Il faut attendre jusqu’à deux ans, lorsque des données plus détaillées sur les achats et les ventes dans l’ensemble de l’économie sont publiées, pour découvrir que nos statistiques sous-estiment la valeur de la production manufacturière d’environ 12 %.
L’absence d’une vision au niveau de l’entreprise ou de la chaîne d’approvisionnement restreint également notre définition de ce qu’est l’industrie manufacturière – et sous-estime l’importance de ce secteur. La structure en réseau d’une entreprise manufacturière moderne, où la production et les services sont assurés par plusieurs entreprises différentes au lieu d’être concentrés au sein d’une seule unité opérationnelle, fait qu’une grande partie du chiffre d’affaires, des emplois et de la valeur ajoutée qui étaient autrefois comptabilisés dans le secteur manufacturier sont désormais enregistrés dans le secteur des services.
Lorsqu’on la définit comme l’activité de production de biens, la contribution du secteur manufacturier à l’économie canadienne a reculé de 16 à 11 % au cours des 20 dernières années. Cependant, la chaîne d’approvisionnement liée au secteur manufacturier représente désormais près de 45 % de l’activité économique totale. L’industrie manufacturière est plus que jamais un pilier essentiel de la création de valeur pour l’économie canadienne. Elle est l’intégrateur par excellence de la technologie et des services. Si le nombre de personnes travaillant directement dans l’industrie manufacturière a diminué, celui des personnes occupant des emplois liés à ce secteur ou le soutenant a considérablement augmenté. Nous devons veiller à avoir une vision globale de la situation.
Un autre problème se pose lorsque les statistiques présentent le « PIB réel » comme mesure de la valeur ajoutée. Je ne connais aucune entreprise qui mesure sa production en termes de PIB réel – elle la mesure plutôt en termes de chiffre d’affaires ou de valeur ajoutée, calculée comme la différence entre le chiffre d’affaires et les coûts des intrants. La raison pour laquelle on calcule un chiffre « réel » est de tenir compte des variations de prix. C’est tout à fait légitime. Mais les hausses de prix ne reflètent pas uniquement l’inflation. Elles peuvent également résulter du fait que les clients sont prêts à payer davantage pour des produits ou des services améliorés.
Suivre l’évolution de la productivité du secteur manufacturier canadien peut s’avérer une tâche décourageante. On dirait que nous sommes pris dans une spirale descendante sans issue. En ne faisant pas la distinction entre la valeur ajoutée et l’inflation, les chiffres corrigés des variations de prix mesurent mieux la croissance en volume que la valeur ajoutée générée par la personnalisation, l’innovation et la différenciation – la spécialité des petites entreprises en particulier, qui, soit dit en passant, constituent la majeure partie des entreprises manufacturières canadiennes.
Lorsque l’on utilise des statistiques en dollars courants pour suivre les performances du secteur manufacturier, une image bien plus positive – et, à mon sens, plus précise – de l’industrie manufacturière canadienne se dessine. Prenons l’exemple des marges bénéficiaires – un indicateur que toutes les entreprises utilisent pour mesurer leurs performances. Il s’avère que les fabricants canadiens sont en moyenne plus rentables que leurs homologues américains. Cela est impossible à expliquer en se basant sur des calculs « réels » de la production. Je déteste le dire, mais c’est un bon exemple de situation où ce qui est « réel » pour les économistes est totalement irréel d’un point de vue commercial.
Il y a un autre problème lorsqu’on utilise des statistiques destinées à mesurer la performance du secteur manufacturier dans son ensemble. Les statistiques macroéconomiques tiennent compte de l’impact des ouvertures et des fermetures d’usines. Elles peuvent être trompeuses si on les utilise comme référence pour évaluer la performance d’une entreprise en particulier.
Le Canada a perdu un certain nombre de sites de production à grande échelle au cours des dernières années. C’est l’une des raisons pour lesquelles nos chiffres en matière de productivité, d’investissement et d’emploi ont baissé. Mais les statistiques macroéconomiques masquent les gains de productivité et la croissance des entreprises qui subsistent. Conclusion : il est important de comprendre ce que signifient réellement les chiffres avant de les utiliser pour évaluer les performances.
C’est peut-être là la véritable leçon à tirer de l’utilisation des statistiques économiques. Il faut les manipuler avec précaution. Nous avons besoin de nouvelles définitions et de nouvelles méthodes de mesure du secteur manufacturier pour suivre les changements qui façonnent l’industrie moderne. Il est plus logique de les fonder sur la manière dont les entreprises mesurent réellement leurs propres performances plutôt que sur la façon dont les économistes supposent que l’économie fonctionne.



