Les fabricants canadiens doivent gagner en envergure pour renforcer leur compétitivité
Jayson MyersBon, je l'admets. Je suis économiste et j'aime les statistiques.

Les statistiques peuvent expliquer beaucoup de choses, à condition de poser les bonnes questions. Mais elles peuvent parfois induire en erreur, ce qui, au mieux, laisse perplexe, et au pire, conduit à de mauvaises décisions de la part des entreprises comme des pouvoirs publics.
Prenons par exemple le débat qui semble sans fin sur les raisons du déclin de la compétitivité du Canada dans le secteur manufacturier. Il ne faut pas enjoliver le problème, du moins à l’échelle de l’économie dans son ensemble. En 2000, les Nations Unies classaient le Canada au quatrième rang mondial en termes de compétitivité manufacturière. Depuis lors, nous avons chuté à la quinzième place. Les investissements du secteur manufacturier dans la recherche et le développement ainsi que dans les nouvelles machines et équipements ont chuté de manière spectaculaire. Notre écart de productivité par rapport aux États-Unis, sans parler de pays comme l’Allemagne, le Japon et la Corée du Sud, s’est creusé. Aujourd’hui, après ajustement en fonction de l’évolution des prix, la valeur des biens produits par les industriels canadiens se situe à peu près au même niveau qu’en 2002 et est inférieure de 6 % au pic atteint juste avant la grande récession.
Les statistiques qui sous-tendent ces tendances brossent un tableau qui donne à réfléchir : celui d’un secteur important en difficulté. Elles soulignent également les défis auxquels est actuellement confrontée l’économie canadienne dans son ensemble. Notre penchant pour l’endettement, favorisé par des marchés financiers et immobiliers surévalués et des taux d’intérêt artificiellement bas, a masqué la réalité : la capacité du Canada à générer de la richesse, à percevoir des recettes d’exportation et à maintenir des emplois bien rémunérés a été gravement compromise par un secteur manufacturier en perte de vitesse. La gravité de la situation deviendra plus évidente à mesure que les taux d’intérêt augmenteront.
Mais il est important de replacer les choses dans leur contexte. La vision d’ensemble n’est pas toujours un indicateur précis de ce qui se passe au niveau de chaque entreprise. En effet, lorsque l’on interroge un industriel sur son activité, la réponse est généralement assez positive. Certes, les coûts d’exploitation augmentent et les risques sont élevés, mais de nombreuses entreprises s’en sortent plutôt bien. Elles innovent et investissent dans de nouvelles machines, de nouveaux équipements et de nouvelles technologies. Elles en ont besoin pour rester compétitives, sans parler de se développer.
Une meilleure façon d’évaluer la situation des fabricants consiste à se mettre à la place d’un directeur financier et à examiner les états financiers, ainsi que les revenus d’exploitation et les coûts moyens, des entreprises de l’ensemble du secteur. Le point de vue sous cet angle est bien plus positif et instructif qu’au niveau macroéconomique, en particulier lorsque l’on compare les fabricants canadiens à leurs homologues américains.
Les statistiques financières révèlent une réalité différente et surprenante. Elles montrent que les fabricants canadiens sont, dans l’ensemble, plus rentables que leurs homologues américains. En pourcentage de la production brute (chiffre d’affaires plus variations de la valeur des stocks), les coûts salariaux globaux sont plus faibles au Canada. Les coûts des intrants en biens et services représentent exactement la même proportion de la production dans les deux pays. En conséquence, les marges brutes sont plus élevées au Canada. Il en va de même pour les marges bénéficiaires avant et après impôts – bien que les fabricants américains bénéficient d’un avantage fiscal croissant.
Une autre observation remarquable est qu’au cours des quinze dernières années, les fabricants canadiens et américains ont investi exactement la même proportion de leur trésorerie d’exploitation après impôts dans la R&D et dans de nouvelles machines et équipements.
Cela fournit un indice important qui aide à expliquer pourquoi les statistiques au niveau macroéconomique semblent si moroses. La trésorerie d’exploitation comprend les bénéfices après impôts ainsi que les coûts d’amortissement. Ces coûts sont bien plus élevés aux États-Unis qu’au Canada. Et cela s’explique principalement par le fait que les sites de production aux États-Unis sont généralement beaucoup plus grands qu’au Canada. Seules environ 270 usines de fabrication actuellement en activité au Canada sont suffisamment grandes pour employer plus de 500 personnes. On en compte près de 32 000 aux États-Unis.
Alors, que nous apprend tout cela, mis à part le fait que davantage d’économistes devraient lire les états financiers ? Avant tout, cela signifie que l’échelle a son importance. Les niveaux de productivité et d’investissement sont plus élevés dans le secteur manufacturier américain, car l’échelle de production y est également bien plus importante qu’au Canada : les grandes entreprises investissent davantage dans l’innovation, recourent davantage à la technologie et bénéficient d’économies d’échelle et d’une efficacité de production supérieures. Cela implique également que la baisse des niveaux d’investissement et de productivité dans le secteur manufacturier au Canada peut être attribuée, au moins en partie, à la disparition des grandes entreprises manufacturières que ce pays a connue au cours des dernières années.
Il y a là des enseignements à tirer pour les décideurs politiques qui souhaitent renforcer la performance économique du Canada. Ce pays doit rester un lieu attractif pour les entreprises manufacturières qui souhaitent investir et se développer. Toutes les mesures que les gouvernements peuvent prendre pour réduire les coûts de mise en conformité réglementaire, accélérer les taux d’amortissement à des fins fiscales ou alléger d’une autre manière la fiscalité des industriels permettront d’augmenter les flux de trésorerie et de stimuler les performances en matière d’investissement. Par ailleurs, il convient d’encourager les initiatives visant à accroître les montants que les entreprises sont disposées à investir dans l’innovation – des initiatives qui soutiennent la technologie, la production et la croissance des entreprises, par exemple, ou qui contribuent à réduire les risques liés aux décisions d’investissement, en particulier pour les petites entreprises.
La leçon à retenir pour les fabricants est l’importance de se développer pour rester compétitifs, de se maintenir à la pointe de la technologie et de saisir de nouvelles opportunités de marché. Dans l’économie en mutation rapide d’aujourd’hui, les partenariats et la collaboration sont essentiels pour dynamiser la compétitivité et la croissance.



